Le Mythe du Bon Végane

« Toi, j’t’aime bien ! T’es un bon végane. Tu forces pas. Tu culpabilises pas. Tu respectes mon choix de manger de la viande. Bref, t’es pas un extrémiste. »

Bon, il faut qu’on parle.

Je sais que ces temps-ci, le mot extrémiste t’évoque principalement des illuminé•e•s fanatiques, se faisant exploser dans des lieux publics pour des idées absurdes et rétrogrades. Je sais que le mot végétalien t’évoque un•e hippie utopiste et un peu niais•e, qui se nourrit principalement de salade, de graines et de soupe de cailloux. Ce que j’arrive pas à comprendre, c’est comment tu arrives à faire une combinaison des deux pour en faire l’hybridation la plus chelou de l’univers. C’est quoi un végane extrémiste ? Un•e hippie fanatique, qui fait exploser des salades pour ses idées utopistes et rétrogrades ? Mouais.

Mais trêve de plaisanterie. Je sais aussi que dans ta tête, il existe deux type de véganes. Celui•elle qui respecte ton droit à consommer de la viande et celui•elle qui te casse sévèrement les noisettes.

Le•a premier•ière a toutes les qualités. Tu sais, c’est ce•tte végane bien intégré•e qui, au repas de famille, sourit poliment quand tu lui dis « T’es sur que tu veux pas un peu de foie gras ? T’es tout•e palot•te ». Qui ne gâche pas ton bon plaisir en parlant de souffrance animale à table, devant le poulet rôti. Qui ne te donne pas la sensation d’être un monstre. Qui ne te fait pas te sentir coupable. Celui•elle qui tout simplement ne te met pas mal à l’aise.

Le deuxième, tu peux le•a croiser à la télé, dans les rues, les magasins, le métro, les réseaux sociaux. Celui•elle-là a la particularité de se déplacer en troupeau. Il•elle n’est pas toujours souriant•e. N’apprécie pas particulièrement ton humour dévastateur quand tu lui proposes un morceau de bidoche ou que tu invoques le cri de la carotte. Le pire, c’est que, lui•elle, il•elle te parle de véganisme. Non seulement il•elle t’en parle, mais en plus il•elle te met sous le nez des images dégueulasses. Le genre que t’as vraiment pas envie de voir. Surtout pas devant ton journal de 13h00 quand tu dégustes ton entrecôte sauce au poivre.

Manifestation pour la fermeture des abattoirs à l’appel de l’association L214, à Paris le 4 juin 2016.
/ JACQUES DEMARTHON/AFP

Ce•tte végane, il•elle te fatigue à gueuler constamment que manger de la viande c’est pas très sympa pour les animaux et que ce serait bien de leur foutre la paix dans la mesure du possible. Tu n’aimes pas le•a croiser quand tu fais tes courses. Tu n’aimes pas le•a voir quand tu essayes de te détendre devant ta télé ou ton ordi. Et tu as horreur, mais horreur, qu’il•elle tente ne serait-ce qu’une seconde de t’embrigader à ce que tu appelles « Sa cause ». Concrètement, il•elle fait ce qu’il•elle veut, tant qu’il•elle ne s’impose pas dans ton paysage. Oui c’est toi qui brandissais Charlie et la liberté d’expression en janvier 2015, comme notre bien le plus précieux et un droit à défendre au péril de sa vie. Toi également que cela emmerde quand, ceux•elles que tu ne veux pas voir, se saisissent de ce droit, prennent la parole et se font visibles dans l’espace public.

Mais revenons à cette histoire de respect. Celui de ton choix d’alimentation.

Moi quand on me dit « C’est cool, tu respectes mes choix », ça me crispe un peu. Comme si on venait de racketter mon assentiment à la consommation de viande. Parce que tu me mets quand même dans une position sacrément délicate. Il faut que tu te rendes compte. Tu vois, quand je vais chez des amis qui ne partagent pas mon régime alimentaire, j’ai moi aussi mes petites angoisses. J’ai peur de passer pour la chieuse de service. Je n’ai pas particulièrement envie de plomber l’ambiance ou de créer le malaise. J’ai un peu peur qu’on me saute dessus pour me poser les quinze milles questions que j’ai déjà entendues plus d’une fois : Les protéines, la souffrance des plantes, l’Homme préhistorique, l’île déserte.. Alors que ce soir j’aimerais juste parler d’autre chose pour une fois au lieu d’être prise pour l’ambassadrice de la Véganie et avoir le droit de me détendre un peu. J’espère très fort que personne ne me proposera de charcuterie ou de fromage sous couvert d’un humour qui me forcera à esquisser un rictus maladroit pour ne pas avoir l’air de la rabat-joie de service. Je ne sors pas de chez moi comme Rambo part à l’assaut. Je ne suis armée que de mon sourire et éventuellement d’une bonne bouteille de vin.

Du coup, quand tu me balances combien tu apprécies ma tolérance au moment du départ, tu me mets en difficulté. Parce que cela est infiniment plus complexe qu’une simple histoire de tolérance ou de respect pour moi. Alors oui, je sais bien que derrière cette recherche absolue de respect de ton alimentation, il y a la recherche du respect de ce que tu es toi au plus profond de ton être. Je sais que bien souvent ce qui te titille dans mon obstination à considérer la viande comme le massacre inutile d’animaux innocents, c’est que tu ne peux pas imaginer que cette vision de la chose ne me fasse pas automatiquement te juger comme étant un monstre et te mépriser pour cela. Alors, pour échapper à ce jugement sans appel, tu ressens le besoin que je valide ta consommation de viande comme légitime et de ton plein droit. Mais cela revient à cracher sur mes convictions et tout ce qui m’a amenée à considérer le véganisme comme le mode de vie que je désire suivre pour moi. Car je n’ai pas arrêté de manger de la viande par manque de goût, par désintérêt ou pour des questions de santé personnelle. Je suis végane par cohérence avec mon sens de l’éthique avant tout. Pour les animaux. Pour leur rendre leur liberté à choisir ce qu’ils souhaitent faire de leur vie. Et non pour t’enlever un droit. Dans cette optique, il m’est purement et simplement impossible de me sentir en accord avec l’idée que manger des animaux au 21ième siècle en France est un choix aussi anodin que de choisir la couleur ou la coupe de ses vêtements. La mort d’êtres vivants n’est pas comparable en conséquence à une faute de goût. Du jour où j’ai pris la décision d’être végane, jusqu’à ma mort, je ne pourrais plus jamais voir un morceau de viande, de fromage ni un œuf de la même manière. Je n’aurais plus ce regard distant du•e la consommateur•rice qui y voit un aliment appétissant sans rapport avec la souffrance et la mort. Chaque bout de chair disposé dans une assiette me rappelle au calvaire, à l’injustice profonde, qu’auront subit les animaux pour que d’autres puissent se satisfaire d’un simple plaisir gustatif. Mon silence ne vaut pas validation. Il ne vaut pas mépris de ta personne non plus.

Mon silence est là car je sais que te culpabiliser n’amènera à rien de bon pour les animaux. Mon silence est là car la situation n’est pas appropriée pour une conversation ouverte sur le sujet. Mais je sais bien, que toi, être humain lambda, tu ne te délectes pas de la souffrance, de la torture, de la mort d’un animal quand tu dégustes un morceau de viande ou de fromage. Je sais bien que ton plaisir gustatif provient du goût et uniquement du goût. Je sais bien que, comme la plupart d’entre nous, tu essayes de faire au mieux avec tes convictions et tes expériences. Que tu ne cherches pas à faire de mal volontairement. Peut-être même que toi tu t’engages dans une autre lutte sociale, que tu donnes de ton temps bénévolement pour apporter de l’aide à une cause. Bref, je ne doute pas une seconde de ta capacité à être un•e humain•e généreux•se, empathique, engagé•e, bienveillant•e. Je sais que l’exploitation animale et ce qui en découle, sont partie intégrante de notre construction sociale à tous•tes. J’ai moi même passé 27 ans de ma vie à manger de la viande, du fromage, des œufs. Acheter de la laine et du cuir. Visiter des zoos. Et j’ai longtemps trouvé ça normal et évident. J’ai longtemps considéré que je devais manger de la viande pour vivre. J’ai passé ces 27 ans à ne voir dans le cuir qu’une sublime matière textile. Dans les zoos, un endroit sympathique pour voyager sans trop se déplacer, pour faire plaisir aux enfants, pour préserver la vie animale. Alors qui suis-je de meilleure que toi pour te juger ? Qui suis-je pour chercher chez les autres une conception de la perfection quand je suis loin d’être parfaite moi-même ? Personne. Et je ne me donnerais pas ce droit. Ce que je juge, ce n’est pas ta personne mais le formatage que la société m’a martelé depuis le plus jeune âge pour que j’apprenne à considérer que l’injustice n’en était pas une. Je ne suis pas là pour faire ton procès en tant que personne. Je ne suis qu’un être humain lambda qui lutte contre les idées-reçues qui se font au détriment d’êtres sensibles. Et dans cette continuité je me positionne contre le sexisme, le racisme, l’homophobie, la transphobie, la grossophobie, le validisme, la pychophobie, le spécisme et toutes les oppressions dont je n’ai peut être pas encore conscience. Je me positionne en ma qualité de responsable d’innombrables injustices que mon éducation m’a appris à ne pas voir ou à considérer comme normales et évidentes. Le veganisme n’est que la continuité de ma volonté de me défaire de mes comportements oppressifs, inutiles à mon bien-être et nuisibles à celui d’autrui. Je sais que dans ma démarche d’amélioration constante, je ne suis pas à l’abri de faire des erreurs et que tu as beaucoup à m’apprendre sur les choses que je ne vois pas encore.

Alors oui, je suis en mesure de te respecter pour ce que tu es au plus profond de toi, tout en étant cette végane qui ne valide pas la consommation de viande comme étant légitime et qui lutte pour l’arrêt de l’exploitation animale.

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