Faut-il se réjouir de la mort d’un chasseur ?

En période de chasse comme en période de corrida, vient la liste des victimes nombreuses de ces loisirs macabres. Les premières victimes sont, bien entendu, les animaux. Pas seulement celui qu’on désigne comme étant le gibier, mais aussi des animaux domestiques en grande quantité. Mais bien souvent aussi, les victimes sont humaines. Il est plus courant que ces blessé•e•s et tué•e•s soient de simples passant•e•s ou randonneur•euse•s. Parfois cependant, c’est l’agresseur•se qui perd la vie. Par l’agresseur•se je désigne le•a chasseur•se, le•a matador. Celui ou celle qui pratique ces loisirs ou sports.

Les réactions face à ce genre de nouvelles ne tardent jamais et on peut alors lire un vif déroulement émotionnel de chaque côté. Les un•e•s déplorent un•e mort•e, les autres s’en réjouissent. Comme si ce décès était un accomplissement réel et utile à la cause animale. Ou bien, comme si la mort était une vengeance satisfaisante. Mais doit-on céder à ce débordement d’émotions et se réjouir que l’agresseur•se perde la vie ?

On est bien souvent tenté•e de qualifier l’agresseur•se de monstre. D’autant que celui•elle-ci tuera pour le plaisir, le jeu, le sport, un être-vivant qui n’a pas cherché la confrontation. On sera tenté•e de déshumaniser celles et ceux qui se rendent coupables de ces actes et de se distancier d’elles•eux. Mais les mettre au ban de la société, c’est oublier qu’il•elle•s sont bel et bien humain•e•s et qu’il•elle•s représentent elles•eux aussi une frange de cette société. Il•elle•s ne sont pas une anomalie mais une représentation des dérives auxquelles nous mène le modèle de pensée que nous avons adopté pour régir cette même société.

Si nous ne pouvons pas imaginer ni comprendre les raisons qui les poussent à prendre le fusil pour aller tuer un être innocent et non-menaçant, nous pouvons comprendre les raisons qui nous ont fait adopter pour un temps un mode de vie spéciste. Car, combien d’entre nous peuvent se venter de n’avoir jamais sciemment participé à cela ? Combien n’ont jamais consommé de produits d’origine animales ? Combien n’ont jamais acheté un animal, qui aura passé sa vie dans une cage minuscule entre une pipette à eau et une roue ? Qui n’a jamais porté de cuir ou de laine ? Qui n’a jamais été dans un zoo ou un cirque ? Qui n’a jamais disséqué de souris ou de grenouille à l’école ?

Si vous pensez que ce n’est en rien comparable, vous vous trompez. Ce qui nous a poussé•e à ces actes en connaissant pourtant le sort malheureux des animaux, en le voyant même parfois, ce n’est pas la cruauté. Ce n’est pas le plaisir de voir souffrir un autre être vivant qui nous amène à lui faire subir le pire des sorts. C’est notre éducation qui l’a normalisé. Notre éducation qui nous a appris que nous avons besoin de viande, de peaux animales. Notre éducation qui nous a appris qu’un animal en cage pour notre bon plaisir/loisir, ce n’est pas mal. Notre éducation qui nous a appris à ignorer l’intérêt propre qu’un animal peut avoir à vivre sa vie comme il l’entend. Et nous sommes nombreux•ses à avoir vécu cet état de fait comme normal. S’il y a des éveillé•e•s de longue date, il•elle•s ne sont pas une majorité dans une société qui encourage le spécisme dès le plus jeune âge

Certain•e•s se souviendront peut-être d’Interville, ces jeux télévisés populaires qui utilisaient une vache dans le cadre d’une animation. Nous sommes nombreux•ses, enfants, à avoir apprécié cette émission. À l’avoir attendue avec impatience, à s’être réjoui•e•s des courses-poursuites de la vache et de l’humain•e.

Chasseur•se•s et matadors partagent cela avec nous. Le poids d’une éducation spéciste. Le poids des valeurs inculquées. Retour et communion avec la nature, régulation pour les chasseur•se•s. Force, bravoure, honneur au combat dans l’arène. Non, il•elle•s ne sont pas différent•e•s de nous. Leur éducation l’est sûrement parce que l’environnement dans lequel il•elle•s ont grandit encourageait quelque chose que beaucoup réprouvaient déjà. Mais pour la plupart, il•elle•s n’ont fait à l’âge adulte que reproduire un schéma qui leur semblait évident de la même manière que tout•e mangeur•se de viande le fait aujourd’hui.

Ce ne sont pas des monstres. Ce sont des êtres humains. Ce spécisme se trouve en chacun•e de nous par notre éducation.

Nous sommes nombreux•ses à dire que la chasse est une pratique qui doit cesser. Mais croyons-nous vraiment que le décès d’un•e de ses adeptes changera les choses ? Pensons-nous que se défouler allègrement sur les réseaux-sociaux aura un impact positif ?

La mort d’un•e chasseur•se est loin d’être une victoire pour la cause animale. Elle ne remet pas en question le système. Elle ne changera pas la tradition. Elle ne donnera pas aux chasseur•se•s plus de compassion pour leurs proies. Les insulter, les moquer, les rabaisser et se réjouir de leur souffrance ne fera jamais avancer les choses dans un sens positif. Elle ne fera que braquer les un•e•s contre les autres dans un non-dialogue durable. Et pendant ce temps, les animaux continuent à souffrir.

Mais peut-être est-il temps de remettre les choses dans leur contexte et de nous remettre en question. Nous avons pris l’habitude de hiérarchiser les actes spécistes selon qu’ils nous semblent communs ou horribles. Mais notre classement ne se fait qu’à partir de notre propre expérience du monde. Comme la plupart d’entre nous sont d’ancien•ne•s mangeur•es•s de viande, cet acte nous semble plus compréhensible. Car nous avons été dans la peau d’un•e mangeur•se de viande, nous y voyons un mal explicable par notre propre expérience de la vie. Nous savons combien nous avons été influencé•e•s et éduqué•e•s en ce sens. Et nous faisons l’erreur de juger la perception des autres par nos expériences, notre éducation. Peut-être, aussi, sommes nous plus heurté•e•s par la violence lorsqu’elle n’est pas cachée derrière les murs d’un abattoir. Si j’y réfléchis sérieusement, je ne vois pas ce qu’il y a de plus horrible entre tuer un animal ou payer quelqu’un pour le faire vivre et mourir dans des conditions déplorables, tout cela pour le plaisir. Les deux sont atroces et inacceptables selon ma vision du monde. Mais je ne peux oublier que celle•eux qui les commettent vivent dans une réalité qui normalise et valorise la chasse, la corrida, de la même manière que je suis née dans une société qui m’a appris que les animaux étaient à ma disposition pour mon bon plaisir. Non je ne suis pas différente d’elle•eux. Je suis simplement parvenue à m’extirper de ce modèle à un moment de mon parcours de vie. Des chasseur•e•s, des matadors, des éleveur•se•s repenti•e•s, il y en a aussi. Le monde ne peut pas être systématiquement passé par ce filtre manichéen des bons et des mauvais spécistes. Il n’y a pas une bonne manière d’être spéciste. Il n’y a que des êtres humains cherchant à mener leur vie en accord avec leurs croyances, certitudes, habitudes. Et quitter certaines de ces choses qui constituent le cœur de notre identité demande à toutes et à tous un cheminement plus ou moins long. Nous sommes toutes et tous passé•e•s par ce cheminement et nous avons encore un long chemin à faire.

Nous aimerions que les choses avancent vite, que le plus possible d’animaux soient sauvés. Nous vivons le monde spéciste dans l’urgence. Urgence de changement. Mais nous sommes en minorité et user de violence et de contraintes ne changera pas les mentalités. Pire encore, cela pourrait avoir l’effet inverse. Braquer. Conforter l’autre dans ses choix. On entendait encore récemment « Chercher à comprendre, c’est chercher à excuser ». Il n’y a pas de pire sophisme. Comprendre l’autre, comprendre comment cet•te autre expérimente le monde est primordial pour communiquer. On ne peut pas réparer ou modifier une machine si l’on ne connaît pas son fonctionnement avant. On ne pourra pas changer les mentalités en ne faisant pas de pas vers l’autre.

Être végane signifie défendre un monde égalitaire et bienveillant pour toutes et tous. Comment incarner cette bienveillance si nous lui faisons entorse pour se laisser aller à des sentiments de violence et de vengeance quand il s’agit de chasseur•se•s ou de matadors ? Ces mêmes sentiments que nous voulons voir disparaître chez l’autre. On ne combat pas le feu par le feu. Et je ne crois pas qu’on pourra apporter l’amour par la haine, le respect par l’insulte, la bienveillance par le désir de vengeance.

Je fais ici, avant tout ma propre auto-critique, car je suis la première à laisser déborder mes émotions sans discernement, pour le regretter plus tard. Je veux le changement pour les animaux. Mais je crois profondément que pour changer les choses, nous avons besoin d’avoir les idées claires. La haine consume sans apporter quoi que ce soit de bon et y céder n’est pas la solution. Soyons bienveillant•e•s, soyons réfléchi•e•s, soyons ouvert•e•s à l’autre et à sa carte du monde. Alors peut-être que nous changerons durablement les choses.

Source images : Pixabay

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